Tout se désunit…

En intitulant « Vanités » la série d’images qu’il consacre aux riches intérieurs du palais de Prag Mahal de Bhuj, Julien Minard nous démontre, s’il en était besoin, que la photographie est d’abord une lecture du monde, et pour cela toujours une interprétation. Dans ce château d’inspiration gothique, le maharadja Pragmalji avait entassé vers la fin du 19ème siècle les trophées naturalisés de ses captures de chasse qui représentaient sans doute pour lui les avatars de ses vies antérieures ou les figures de ses réincarnations possibles. Avec ces animaux empaillés, la mort était donc présente dans ce palais mais comme le principe d’un passage d’un état à un autre, comme un signe de vie.
Il existe ainsi un certain décalage entre ce que nous montrent les photographies de Julien Minard et le sens indigène de la réalité qu’il a côtoyée, mais il s’agit d’un décalage cultivé et cela, à plusieurs niveaux.

Le photographe s’est trouvé face à la misère présente des reliques d’une grandeur prestigieuse et sa visite, guidée par ses connaissances artistiques, l’a rapproché de ces natures mortes à caractère allégorique suggérant la nature vaine et passagère de la vie humaine. Alors, la visée photographique, porteuse de l’intentionnalité du regard, a construit la métaphore qui transforme ces apparitions insolites en d’authentiques vanités.
Pour donner à ses photographies une limpidité sans trame, Julien Minard a eu recours à la ziatypie, un procédé de tirage photographique inventé par le capitaine Pizzighelli au début des années 1880, qui permet de contrôler les contrastes sans adjonction de grain. Les seuls rehauts qui transparaissent dans ces décapitations de fauves ou de cervidés sont dus aux écorchures de peaux, à la déchirure des pelages ou à la pourriture pulvérisant la cavité des yeux. Les cadrages isolent pourtant des signes de puissance : des gueules ouvertes de lynx et d’hippopotame, des bois de cerfs ramifiant leurs andouillers jusqu’au sommet de l’image ou la marche de chasse d’un lion cerné dans une cage de verre ; mais partout la peau se détache en lambeaux, tout se désunit et l’équilibre même des trophées ne semble pas avoir été rétabli depuis le tremblement de terre de 2001 qui accéléra l’acheminement du Prag Mahal vers la ruine. Parmi les rares photos en couleur consacrées au décor architectural du palais, une suite d’arcades aux ors écaillés, à la peinture effritée, surmonte un escalier qui plonge dans un souterrain comme vers les Enfers.
Les prises de vue interviennent peu de temps avant la disparition complète de ces vestiges en conservant malgré tout, quoique de façon brinquebalante, la mémoire des fastes du passé. La beauté des images de Julien Minard, dans lesquelles les noirs profonds font ressortir la plus large échelle de gris, marque bien ce long travail du temps qui gangrène l’absolu de néant, la lenteur de la mort à fonder son empire.
Si le principe des vanités est d’affirmer que nos grandeurs sont misérables, il anime toutes les étapes de cette série. Mais les ziatypes de Julien Minard haussent jusqu’à la perfection le sentiment d’une grandeur de cette misère magnifiée par la photographie.

Robert PUJADE